Occulter la musique me fut moins difficile que d'ordinaire. Même si, pour une fois, mon esprit n'était pas aussi vide et hébété que d'habitude, j'avais trop à penser pour m'attarder sur les paroles des chansons. J'attendais que la stupeur revînt, ou la douleur. Parce que celle-ci était inévitable. J'avais enfreint mes propres règles. Au lieu de fuir les souvenirs, j'étais allée à leur rencontre, les avais accueillis à bras ouverts. J'avais entendu sa voix dans ma tête, claire et nette. J'allais le payer très cher, j'en étais certaine, surtout si je ne parvenais pas à replonger dans le brouillard qui m'avait jusque-là protégée. Je me sentais trop alerte, et cela m'effrayait.
En même temps, j'étais submergée par un soulagement tel que tout mon corp en vibrait. Car j'avais beau lutter pour ne pas songer à lui, je ne tenais pas pour autant l'oublier. J'avais peur que, plus tard dans la nuit, lorsque l'épuisement de l'insomnie briserait mes défenses, ne m'échappe la mémoire de lui. Plus généralement, je craignais que mon esprit fît le tri et que, un jour, je ne soi plus capable de me rappeler précisement la couleur de ses yeux, la sensation de sa peau froide ou la tessiture de sa voix. Si je ne me permettais pas d'y penser, j'exigeais cependant de m'en souvenir. Parce qu'une seule chose m'était nécessaire pour continuer à vivre - savoir qu'il était. C'est tout. Le reste, j'étais à même de l'endurer.